Dans Leviticus, Adrian Chiarella transforme une romance adolescente interdite en cauchemar surnaturel. Au cœur d’une communauté religieuse rigoriste, la foi devient oppressante, le désir une menace à dissimuler et l’horreur le miroir d’une violence bien réelle.
Avec Leviticus, le cinéaste australien Adrian Chiarella transforme une histoire d’amour adolescente en cauchemar fantastique. Naim et Ryan s’attachent l’un à l’autre dans une petite ville où la religion façonne les règles de vie autant que les silences. Sorti le 7 octobre 2026, ce premier long métrage fait de la peur surnaturelle le reflet d’une oppression bien réelle.
Le film a notamment marqué les esprits lors de l’édition 2026 de L’Étrange Festival, où cette chronique a été publiée. Il prolonge la tradition d’un cinéma d’horreur capable de faire surgir l’effroi au cœur de situations ordinaires, tout en développant une voix singulière. Les impressions et images de cette édition sont aussi à retrouver dans ce retour sur L’Étrange Festival 2026.
Deux adolescents sous le regard d’une communauté
Naim, réservé et peu remarqué au lycée, évolue à l’écart de Ryan, garçon populaire qui semble plus à l’aise dans son corps comme dans le monde qui l’entoure. Hors de l’école, pourtant, les deux adolescents se rapprochent et découvrent un sentiment qui dépasse leur attirance initiale. Leur relation prend forme dans les marges, loin des regards, car leur milieu catholique rigoriste ne leur offre aucun espace où aimer librement. Le contraste entre leur tendresse naissante et la dureté de leur environnement donne au récit sa première tension dramatique.
La peur comme prolongement de la violence religieuse
Une dénonciation, née de la douleur et de la jalousie, conduit les garçons vers un religieux qui prétend pouvoir corriger leurs désirs. Ses méthodes de conversion font basculer l’histoire dans une terreur surnaturelle, lorsqu’une présence meurtrière se met à poursuivre les jeunes concernés. Elle peut prendre l’apparence d’une personne aimée, transformant la confiance en piège et le désir de proximité en menace. Cette idée donne au monstre une fonction précise : il rend visible l’emprise d’un système qui condamne les adolescents au lieu de les protéger. La créature terrifie, mais l’autorité qui la laisse entrer dans leur vie paraît tout aussi inquiétante.
Le titre renvoie à un texte biblique dont certaines interprétations ont servi à justifier l’exclusion des personnes homosexuelles. Chiarella ne traite pas la foi comme une abstraction : il montre comment ses usages les plus dogmatiques s’inscrivent dans les gestes, les habitudes et les rapports familiaux. Les adultes ne sont pas seulement des figures d’autorité, ils vivent eux aussi à l’intérieur d’un ordre qui limite ce qu’ils peuvent entendre ou reconnaître. Ainsi, l’oppression ne dépend pas uniquement de menaces explicites. Elle se propage dans les non-dits, les regards qui détournent la conversation et les croyances présentées comme indiscutables.
La mise en scène accorde une grande place à ce qui ne se formule pas. Les conversations entre générations semblent souvent empêchées, tandis que les rites collectifs offrent à la communauté ses rares moments d’expression commune. La musique de Jed Kurzel accompagne cette atmosphère sans réduire chaque scène à un simple effet de suspense. Les silences deviennent alors une forme de pression : ils isolent les personnages et les laissent seuls face à des interprétations qui les condamnent. Quand le fantastique surgit, il semble donner un corps à ce qui pesait déjà sur eux.
Une malédiction qui vise l’intimité
La menace surnaturelle s’en prend à celles et ceux que leur entourage refuse d’accepter. Elle apparaît surtout lorsque ses victimes sont isolées, mais son pouvoir s’enracine dans le regard social qui les surveille et leur interdit de se sentir en sécurité. Même l’amour, qui devrait offrir un refuge, peut devenir l’appât de la créature. En faisant de l’attachement un risque, Leviticus révèle la cruauté d’un monde où l’intimité des jeunes gens est constamment mise en doute. Cette mécanique horrifique n’est donc pas détachée du drame : elle en prolonge les blessures sous une forme physique et menaçante. Les moments d’effroi prennent leur force dans cette proximité entre danger fantastique et réalité émotionnelle.
Le film rappelle par certains aspects It Follows, œuvre de David Robert Mitchell où une menace inexorable accompagne les bouleversements liés au désir et à l’adolescence. Mais Chiarella déplace le centre de gravité vers des personnages pris dans un cadre religieux et social particulièrement hostile. La peur de grandir se mêle ici à celle d’être découvert, dénoncé ou rejeté par les adultes qui devraient servir de repères. Cette perspective donne au récit une dimension collective : les jeunes amoureux ne se battent pas seulement contre une entité, mais contre un environnement qui transforme leur existence en faute. La comparaison souligne une parenté de climat, sans effacer la sensibilité propre du premier film de Chiarella.
Le cinéaste nourrit également son récit d’une expérience intime du harcèlement et de l’exclusion. Cette dimension autobiographique donne du poids à la colère du film, sans réduire ses personnages à des symboles. Naim et Ryan gardent leurs hésitations, leurs maladresses et leurs désirs contradictoires, qualités qui rendent leur lien crédible et vulnérable. Leur histoire ne se contente pas d’illustrer une thèse sur l’intolérance : elle suit deux garçons qui essaient de comprendre ce qu’ils ressentent alors que les adultes leur imposent déjà une réponse. À mesure que la menace se rapproche, leur affection devient à la fois une source de courage et un point de fragilité. C’est cette attention aux émotions qui empêche l’horreur de se refermer sur ses seuls effets visuels.
Un premier film qui inscrit son horreur dans le réel
La réalisation privilégie une forme de sobriété qui laisse les situations et les visages installer le malaise. Plutôt que de multiplier les explications, elle entretient une incertitude où chaque apparition peut faire vaciller la confiance des personnages. La menace conserve ainsi une part d’opacité, tandis que ses effets sur les jeunes protagonistes restent concrets. Ce choix renforce l’impression d’un monde quotidien devenu peu à peu inhabitable. La terreur naît autant de ce que l’on perçoit que de ce que l’on pressent derrière les portes closes. Les décors familiaux et les espaces de la communauté prennent alors une tonalité presque gothique, sans perdre leur ancrage réaliste.
Joe Bird compose un Naim effacé, dont la vulnérabilité se lit dans les attitudes avant de s’exprimer pleinement en paroles. Stacy Clausen apporte à Ryan une assurance qui n’annule ni ses doutes ni les conséquences de ses choix. Leur jeu évite de figer le couple dans une opposition trop simple entre victime et coupable, et donne au récit une véritable épaisseur affective. Nicholas Hope, en religieux associé aux pratiques de conversion, incarne une autorité dont le calme apparent rend les méthodes plus glaçantes encore. Les interprètes contribuent ainsi à maintenir l’équilibre entre romance adolescente, drame social et récit horrifique, sans que l’un de ces registres efface les autres.
Cette alliance des genres fait la singularité du film. Les scènes de menace ne viennent pas interrompre le propos social : elles le rendent sensible, en matérialisant les conséquences d’une peur entretenue par l’entourage. Inversement, la dimension politique ne neutralise pas le suspense, car le péril est tangible et les personnages ne peuvent pas s’en détourner. Le récit avance sur cette double ligne, entre l’espoir d’un amour partagé et le danger d’une société qui le traite comme une transgression. Sa violence est parfois éprouvante, mais elle s’accompagne d’une attention constante à celles et ceux qui la subissent. En donnant aux deux adolescents une existence plus riche que leur seule fonction dans l’intrigue, Chiarella confère à son cauchemar une réelle portée humaine.
Foi, désir et horreur dans Leviticus
Dans Leviticus, Adrian Chiarella fait de l’horreur bien davantage qu’un simple ressort de suspense. La malédiction qui poursuit Naim, Ryan et les autres jeunes de leur communauté matérialise la violence d’un environnement où le désir est condamné avant même de pouvoir être nommé. Elle emprunte les traits de la personne aimée, transformant l’élan amoureux en piège et l’intimité en menace. Cette idée donne au fantastique une force singulière : le monstre surgit des peurs que la communauté entretient, autant que des ténèbres qui hantent les personnages.
La foi, dans le film, ne se réduit pas à une croyance personnelle. Elle structure les gestes quotidiens, les rapports familiaux et les règles collectives, jusqu’à étouffer toute parole qui dévie de la norme. Les rituels offrent un langage commun, mais les échanges entre adultes et adolescents demeurent entravés, parfois recouverts par la musique ou le silence. Naim et Ryan avancent ainsi dans un monde où ils doivent dissimuler leurs sentiments, tandis que les adultes prétendent les corriger au nom d’une vérité incontestable. L’horreur naît aussi de cette contradiction entre le discours de la protection et la réalité de la persécution.
La mise en scène, attentive aux espaces familiers devenus inquiétants, accompagne cette oppression sans la réduire à un effet spectaculaire. Chiarella prend le temps de caractériser ses personnages et de faire sentir ce que leur isolement leur coûte. La terreur fonctionne alors sur deux plans : elle provoque une peur physique, mais révèle également les mécanismes sociaux qui privent ces adolescents de sécurité et de liberté. En donnant une forme visible à la menace, le film expose ce qui, dans leur entourage, se dissimule derrière les préceptes religieux et les silences familiaux.
La rencontre entre foi, désir et horreur confère à Leviticus son trouble durable. Le fantastique et le drame intime s’entrelacent, tandis que l’amour des deux garçons se heurte à une communauté qui le traite comme une faute. Cette tension nourrit un récit où chaque apparition fait vaciller la frontière entre menace surnaturelle et violence bien réelle.










