Avec « Mother of Tears », Dario Argento referme sa trilogie des Trois Mères en faisant surgir une menace païenne au cœur de Rome. Loin des couleurs baroques de Suspiria et d’Inferno, le film mêle horreur brutale, visions troublantes et chaos contemporain, poursuivant l’évolution audacieuse d’un cinéaste qui refuse de se répéter.
Dernier volet de la trilogie commencée avec Suspiria et Inferno, Mother of Tears ramène Dario Argento à l’univers des Trois Mères, mais refuse de reproduire les sortilèges visuels de ses classiques. Le cinéaste transforme Rome en terrain d’irruption du paganisme et préfère la violence crue aux couleurs surnaturelles de ses premiers films. Longtemps conspué, ce film inégal et déroutant mérite aujourd’hui un regard plus nuancé, notamment grâce à une réédition qui permet d’en redécouvrir les audaces.
La dernière mère attend son heure depuis des siècles. Lorsqu’un coffret contenant des statuettes maléfiques et une tunique singulière est ouvert, son sommeil prend fin et le mal se répand dans la ville. L’intrigue paraît d’abord familière, presque classique, mais elle sert de seuil à un film qui préfère l’explosion au confort des histoires attendues.
Un retour longtemps espéré, aussitôt contesté
Après Suspiria et Inferno, le troisième chapitre était chargé d’attentes immenses. Il aura fallu vingt-sept ans à Argento pour retrouver la trilogie, intervalle qui nourrissait aussi bien l’impatience que le doute. Comment renouer avec un monde aussi baroque sans en faire une simple répétition ?
La réception fut largement hostile. Beaucoup ont raillé le film ou l’ont réduit à une comédie involontaire, comme s’il devait nécessairement reprendre les mêmes couleurs, les mêmes effets et les mêmes figures que ses prédécesseurs. Pourtant, Argento n’a jamais semblé vouloir fabriquer une copie docile de son propre passé.
Cette liberté traverse toute sa carrière. Là où certains cinéastes reviennent régulièrement aux formes qui ont fait leur succès, lui se déplace, se cherche et prend le risque de déplaire. Des œuvres autrefois rejetées, comme Opera ou Le Syndrome de Stendhal, ont depuis trouvé de nouveaux admirateurs ; d’autres restent âprement discutées.
Des couleurs du rêve aux ténèbres de Rome
Le film ne cherche pas à retrouver la splendeur multicolore de ses deux aînés. Son esthétique plus sombre répond à une autre ambition : faire entrer les forces anciennes dans un monde contemporain reconnaissable. La rupture est nette, mais elle n’efface pas les liens avec la trilogie ; elle les déplace.
Rome devient un protagoniste à part entière. Argento filme ses monuments gigantesques, ses ruines et ses couloirs avec une ampleur qui rend les personnages minuscules, parfois perdus dans le décor. Les déplacements de caméra prolongent cette sensation d’égarement, tandis que les espaces semblent conduire vers des profondeurs enfouies.
La lumière oppose les ombres épaisses aux teintes orangées, évoquant parfois les contrastes de Rembrandt ou du Caravage. Même en plein jour, l’image conserve une inquiétude, comme si la cité avait déjà basculé dans une nuit intérieure. Les salles de musée, les sculptures et les tableaux participent à cette atmosphère de menace autant que de fascination.
Le paganisme au cœur du présent
La sorcellerie n’est pas ici rattachée à un imaginaire strictement judéo-chrétien. Argento privilégie des rites plus anciens, des divinités cruelles et une énergie païenne qui transforme l’horreur en célébration sauvage. Cette orientation donne au récit une dimension archaïque, sans pour autant le couper de la modernité.
Les sorcières qui servent la Mère des larmes arborent des allures de jeunes femmes gothiques, provocantes et grimaçantes. Elles rappellent les bacchantes et les ménades des cultes dionysiaques, figures de transe prêtes à punir ceux qui s’écartent de leur ferveur. Le mythe ancien se glisse ainsi dans les rues actuelles, au milieu des passants et du tumulte urbain.
Cette rencontre entre le sacré et le quotidien nourrit l’une des idées les plus fortes du film. L’horreur ne vient pas d’un ailleurs lointain : elle paraît s’installer dans notre monde, sans frontière nette entre le réel et le surnaturel. On peut retrouver une autre manière de faire du cinéma un voyage dans le temps et l’intime en découvrant la trilogie Wives de Danja Brejen, qui explore, elle aussi, les traces que le passé laisse dans le présent.
Une violence picturale, entre malaise et excès
La brutalité occupe une place importante, mais elle ne fonctionne pas comme une simple promesse de spectacle. Argento s’attarde sur la douleur et les longues agonies, qu’il inscrit dans une mise en scène presque rituelle. Les images peuvent être éprouvantes ; elles restent liées à la folie générale du récit.
Le cinéaste invente ici un gore à la fois frontal et travaillé, nourri par une histoire de l’art sombre. Certaines visions évoquent Bosch, Goya ou Bacon, comme si les corps suppliciés rejoignaient une galerie de tableaux hantés. Cette ambition ne rend pas chaque scène réussie, mais elle distingue la violence du film d’un simple effet de provocation.
Les moyens limités se font parfois sentir, notamment dans l’usage visible des images numériques. Argento ne cherche pas toujours à dissimuler leur caractère artificiel ; il semble au contraire en accepter la naïveté, qui rappelle les péplums et les films gothiques italiens des années 1960. Les monstres et les décors enflammés y avaient déjà une matérialité imparfaite, mais profondément populaire.
Le résultat reste inégal. Certaines trouvailles frappent juste, tandis que des effets faciles, des maladresses ou des ruptures de ton affaiblissent l’ensemble. Pourtant, le film ne se laisse pas enfermer dans le bon ou le mauvais goût : il oscille entre horreur, merveilleux candide et hommage au cinéma de quartier, avec une imprévisibilité qui lui appartient.
Un récit qui épouse le désordre
La narration avance par à-coups. Des séquences intenses surgissent brièvement, puis laissent place à des moments d’errance ou à des ralentissements qui semblent suspendre l’histoire. Cette irrégularité déroute, mais elle donne aussi au film une forme convulsive, comme si son rythme cherchait à rejoindre le chaos qu’il met en scène.
Les scènes de sabbat, concentrées vers la fin, ne viennent pas résoudre toutes les incertitudes. Au contraire, le dernier mouvement prolonge le malaise, et le plan final conserve une ambiguïté teintée d’ironie. Argento ne ferme pas complètement la porte à l’interprétation.
Revoir le film en 2026 permet également de mesurer autrement son image d’un monde en crise. L’hystérie collective, les agressions et les cris qui semblent venir de partout composent une apocalypse ancrée dans le quotidien. Pour une autre exploration cinématographique des liens entre individus et histoire, l’odyssée familiale de Jim Jarmusch dans Père, mère, sœur, frère propose un contrepoint plus intime à ce chaos spectaculaire.
La culture, elle aussi, traverse le récit comme une force ambivalente. Les livres protègent parfois, les œuvres d’art inquiètent, et les traces du passé paraissent capables de transmettre autant de savoir que de menace. Cette place accordée aux images et aux objets rappelle combien Argento pense le cinéma comme un dialogue avec d’autres arts.
Redécouvrir un film qui ne cherche pas à plaire
Mother of Tears n’est pas une œuvre parfaitement maîtrisée, et sa réputation difficile ne vient pas uniquement d’un malentendu. Ses faiblesses existent, tout comme ses choix abrupts. Mais réduire le film à ses défauts, c’est passer à côté de son refus obstiné de se conformer aux attentes nostalgiques.
Il possède une beauté singulière, moins immédiatement séduisante que celle de Suspiria, mais hantée par l’idée que l’art peut devenir inquiétant. Les vastes décors, les couloirs interminables et les personnages égarés composent une géographie de la peur. Chaque espace semble garder la mémoire d’un monde plus ancien, prêt à resurgir.
Cette redécouverte s’inscrit dans un regain d’intérêt pour des œuvres longtemps jugées à travers leur réputation. Le dossier consacré à l’appel de Floriane Devigne avec Allô la France offre un autre exemple de cinéma qui interroge notre rapport au territoire et à ses récits. Ces propositions sont différentes, mais invitent toutes à regarder au-delà d’une première impression.
Le film ne se livre pas entièrement lors d’une seule séance. Son équilibre instable, ses brusques changements de vitesse et ses images parfois excessives demandent un regard disponible, prêt à accueillir les contradictions plutôt qu’à les lisser. C’est aussi ce qui rend son expérience durablement troublante.
Son imaginaire déborde enfin du cadre cinématographique pour rejoindre les codes populaires, les sous-cultures et les récits contemporains du fantastique. À ce titre, la lecture de l’appropriation du Barbie Dream Fest par ses fans, rebaptisé « Barbie Nightmare Fest », rappelle avec humour combien les publics transforment parfois les univers qu’on leur propose. Chez Argento, cette liberté prend une forme bien plus sombre, mais elle participe du même goût pour les imaginaires qui débordent leur cadre initial.
Une édition pensée pour prolonger la découverte
La réédition d’Extralucid Films rassemble le Blu-ray du film et un livret de quarante-huit pages. Elle propose la version intégrale, non restaurée, ainsi que la version française, permettant de redécouvrir le montage et les choix de mise en scène dans une nouvelle présentation. Le contenu éditorial accompagne la projection sans prétendre effacer les aspérités du film.
Jean-Baptiste Thoret consacre trente-cinq minutes à l’analyse de l’œuvre. Olivier Desbrosses revient, pour sa part, sur la musique au cours d’un entretien de dix minutes. Ces bonus offrent des repères pour comprendre les partis pris du cinéaste, ses références et la place du film dans sa carrière.
La musique mérite une attention particulière, car elle participe à l’instabilité de l’atmosphère et accompagne les ruptures de ton. L’analyse proposée permet d’observer comment le son soutient les images sans toujours chercher à les rendre plus rassurantes. Le livret complète ce parcours avec un espace de lecture consacré au film.
Autre voyage poétique vers une réalité contemporaine, Promis le ciel d’Erige Sehiri invite à découvrir en 2026 une œuvre attentive aux trajectoires humaines. À l’opposé du tumulte surnaturel d’Argento, ce film offre une autre porte d’entrée vers un cinéma qui observe le présent et ses transformations.
Le trouble persistant des Trois Mères
Avec Mother of Tears, Dario Argento ramène la légende des Trois Mères dans un monde qui n’a plus les couleurs irréelles de Suspiria ni les labyrinthes oniriques d’Inferno. Le surnaturel ne constitue plus un ailleurs : il s’infiltre dans la réalité contemporaine, au cœur de Rome, parmi ses rues, ses bâtiments et ses foules. Cette proximité transforme la menace en expérience urbaine et donne au film une tonalité d’apocalypse, où le chaos semble pouvoir éclater à tout instant.
Le troisième volet renouvelle aussi l’imagerie de la sorcellerie. Argento délaisse les repères familiers de l’horreur gothique pour puiser dans les rites païens, les mythes antiques et les représentations artistiques du Mal. Les sorcières prennent l’allure de bacchantes modernes, tandis que les œuvres d’art et les lieux chargés d’histoire deviennent les témoins inquiétants d’une culture traversée par la violence. Le gore, parfois extrême, s’inscrit dans cette vision rituelle : la douleur dérange, mais elle participe à une mise en scène où l’horreur prend une dimension presque cérémonielle.
La forme, elle aussi, refuse les chemins réguliers. Des séquences brèves et brutales côtoient des moments d’errance, des accélérations soudaines interrompent le récit, et certaines images semblent prolonger leur propre malaise. Ces ruptures peuvent dérouter, tout comme les effets parfois maladroits ou les choix visuels volontairement candides. Mais cette irrégularité accompagne la représentation d’un monde qui perd ses repères. Même la beauté des décors, des clairs-obscurs et des mouvements de caméra paraît contaminée par l’inquiétude.
Revu aujourd’hui, le film invite à observer autrement son mélange de références anciennes et de terreur moderne. Son image finale, ironique et indécidable, ne dissipe pas le trouble : elle le laisse suspendu, comme si la légende des Trois Mères continuait de rôder hors du cadre.









